Le retrait américain ne mettra pas fin au dilemme de l’EI dans la région
L’armée américaine a récemment achevé son retrait d’Irak et de Syrie, mettant fin à une décennie de leadership dans la lutte contre le terrorisme contre l’État islamique au Levant. Le retrait progressif visait à éviter un vide soudain que pourraient combler des milices mandataires, des acteurs régionaux malveillants, des organisations terroristes et des grandes puissances rivales, comme cela s’est produit en Irak et en Afghanistan. Pourtant, l’EI, bien que considérablement réduit, persiste en Irak et en Syrie, qui doivent désormais déployer des efforts régionaux antiterroristes soutenus pour empêcher la résurgence du groupe.
L’absence d’empreinte américaine dans les deux pays réduit les coûts et les risques pour le personnel, mais elle diminue également la visibilité des réseaux de l’EI, mine les relations en matière de sécurité et élimine une position avancée à partir de laquelle Washington pourrait détecter et contrecarrer les menaces terroristes avant qu’elles n’affectent les intérêts américains et leurs partenaires étrangers.
Même si l’EI a mené moins d’attaques en Irak et en Syrie depuis 2025, cela témoigne non pas d’une diminution de ses capacités, mais d’un recalibrage stratégique. En Syrie, l’Etat islamique s’emploie à diversifier ses cibles et ses méthodes. Rien qu’en juin, l’Etat islamique a attaqué des pétroliers, des camions commerciaux, des points de contrôle de sécurité, des quartiers généraux militaires régionaux, des personnalités politiques, des juges et des bus transportant du personnel du ministère de la Défense. En juillet, une bombe a tué 10 personnes dans un café de Damas fréquenté par des fonctionnaires travaillant au Palais de Justice. Deux autres bombes ont explosé lors de la première visite d’État du président Macron en France, tuant respectivement 10 et 18 personnes près de l’hôtel Four Seasons et du ministère du Tourisme.
Les infrastructures antiterroristes, jamais parfaites au départ, peuvent s’éroder rapidement après le départ des forces américaines. Cela s’est traduit par la dissolution de la mission anti-EI et la vidange des camps de détention de l’EI comme Al Hol et Al Roj. Cela a également été constaté dans les prisons de la région. Alors que l’EI a perdu sa capacité opérationnelle et son territoire, le groupe s’est tourné vers l’évasion des prisons comme un impératif stratégique, entreprenant des campagnes comme la campagne « Briser les murs » de 2012-2013 en Irak pour reconstituer ses rangs.
La menace est aiguë en Irak, qui a accueilli 5 700 prisonniers affiliés à l’EI – non seulement des Irakiens et des Syriens, mais aussi des résidents de 61 autres pays – après l’effondrement des FDS en janvier dans le nord-est de la Syrie. Il les a placés dans des prisons déjà surpeuplées et sous-financées, et a accepté la responsabilité de leur détention, de leur interrogatoire et de leur procès. La présence américaine a contribué à encourager le traitement humain des prisonniers et des procès équitables pour les personnes accusées de crimes terroristes, réduisant ainsi la capacité de l’Etat islamique à utiliser les prisons pour recruter, créer des réseaux et s’organiser. Aujourd’hui, les troupes sont parties au milieu de réelles inquiétudes quant à un retour en arrière.
En Syrie, des inquiétudes subsistent quant à la capacité des forces syriennes à s’intégrer efficacement et rapidement pour soutenir la défaite de l’EI, face à des incidents récents tels que l’infiltration de l’EI dans l’armée syrienne et aux récents complots et attaques très médiatisés au-delà de la zone d’opérations traditionnelle de l’EI. Les prisons syriennes ont également été la cible d’évasions, notamment l’attaque de l’Etat islamique contre la prison d’Al Sinaa en 2022 et une tentative en janvier contre le centre de détention de Shaddadi.
Tout au long de la lutte contre les organisations terroristes en Irak et en Syrie, le personnel américain a fourni aux forces locales des services de renseignement, de surveillance, de reconnaissance, de puissance aérienne, de capacité d’opérations spéciales, de logistique et de partenariats locaux. Cela a permis aux États-Unis et à leurs partenaires de surveiller et de perturber des groupes comme l’État islamique et de vaincre leur califat territorial, tout en donnant à Washington un aperçu sur le terrain de l’évolution rapide des tactiques des organisations terroristes, ainsi que des dynamiques politiques et sécuritaires locales.
En l’absence de ces ressources, il est probable que le nombre et la gravité des complots et des attaques de l’EI augmenteront. Washington, ses partenaires et les gouvernements irakien et syrien doivent trouver des moyens créatifs pour combler les lacunes en matière de sécurité. Les voisins syriens et irakiens – la Jordanie, la Turquie, le Liban et d’autres acteurs régionaux – doivent commencer à nouer des relations étroites avec Damas et Bagdad. Sans ces relations, la région risque de perdre des années de progrès en matière de lutte contre le terrorisme – et les États-Unis pourraient être contraints d’intercéder une fois de plus.
Ce commentaire est publié en coordination avec le Forum sur la sécurité mondiale 2026, dont Défense Un est un partenaire média.
Caroline D. Rose est directrice principale au Soufan Center, basé à New York, une institution de recherche non partisane, où elle mène des recherches sur le lien entre criminalité et terrorisme, la sécurité, la lutte contre le terrorisme et la politique de défense américaine, en mettant l’accent sur l’Irak et la Syrie. Elle est Senior Nonresident Fellow au New Lines Institute et à l’Orion Policy Institute, où elle écrit sur les tendances du terrorisme et de la géopolitique.
Julie Chernov Hwang est professeure agrégée de sciences politiques et de relations internationales au Collège Goucher. Elle est chercheuse principale au Centre Soufan et boursière émérite Harry Frank Guggenheim avec plus d’une décennie de recherche sur le comportement terroriste, notamment les réseaux sociaux, la radicalisation, l’engagement, l’attribution de rôles, le désengagement, la réhabilitation, la réintégration, le rapatriement et la déradicalisation.
